Avec le climatologue Jean Jouzel, l’économiste Pierre Larrouturou enchaîne les rendez-vous auprès des responsables politiques européens pour leur exposer leur plan finance climat d’une banque européenne. L’enjeu ? Pousser l’UE à engager enfin la bataille climatique…

Ils ont rédigé un plan finance climat qui permettrait à l’Union européenne de mettre la finance européenne au service de la transition écologique. Ce plan s’appuie notamment sur deux outils. Une banque européenne du climat qui accorderait des prêts à taux zéro aux pays signataires du traité, et un budget européen, doté de 100 milliards d’euros par an et financé par une hausse de la taxe sur les bénéfices. Pierre Larrouturou multiplie en ce moment les conférences et rendez-vous pour exposer au plus grand nombre son projet. « Il y a une fenêtre de tir pour l’adopter avec conseil européen du 21 et 22 mars prochain », explique-t-il.

A Orléans mercredi, à Rennes samedi, devant la commission « développement durable » du Sénat le 23, puis à Montpellier le 25 et à Bruxelles deux jours plus tard… Pierre Larrouturou a un agenda chargé et voilà plusieurs mois que les rendez-vous s’enchaînent à ce rythme.

C’est que le temps presse pour l’économiste et fondateur du mouvement politique Nouvelle Donne. Avec le climatologue Jean Jouzel, ex-vice-président du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), il est à l’origine duPacte Finance Climat. Les deux hommes souhaitent le voir adopté au plus vite par l’Union européenne afin qu’elle engage enfin sa bataille climatique. Pierre Larrouturou explique sa démarche à 20 Minutes.

Vous vous étiez surtout fait connaître jusque-là sur les questions économiques, celle du travail en particulier. Comment en êtes-vous arrivé à proposer un plan Finance Climat avec Jean Jouzel ?

Si j’ai beaucoup travaillé sur la lutte contre le chômage et contre la pauvreté, les sujets environnementaux m’ont toujours passionné. Cette idée d’un pacte européen sur le climat est née en 2012 quand nous avions lancé le Collectif Roosvelt avec Michel Rocard, Edgar Morin, Stéphane Hessel et d’autres amis. Ce mouvement citoyen formulait quinze propositions de réformes économiques et sociales, dont celle de déclarer la guerre au dérèglement climatique via un effort d’investissement considérable. Jean Jouzel était déjà un ami. Fin 2016, nous avons décidé de concentrer notre énergie sur cette question pour tenter de faire une percée et gagner la bataille.

Quel est le point de départ de votre Plan Finance Climat ? Est-ce notre incapacité à mobiliser pour la transition écologique les milliards d’euros qu’on a réunis en 2008 pour sauver les banques ?

Oui. Nous sommes dans un moment stressant car nous réalisons la gravité de la situation. Mais la bataille climatique n’est pas perdue si nous réagissons rapidement. La condition est d’obtenir un sursaut politique comme il y en a eu plusieurs par le passé. La crise financière de 2008 est un exemple. Cette année-là, la Banque centrale européenne (BCE) a mis un peu plus de 1.000 milliards d’euros sur la table pour que le système bancaire européen tienne bon. Heureusement qu’on l’a fait. Pourquoi ne pas faire pareil pour le climat et l’emploi ?

Depuis 2015, à nouveau, la BCE a créé des sommes colossales de monnaie (plus de 2.500 milliards) pour « soutenir la croissance », mais seulement 11 % de cette somme est allée dans l’économie réelle. Le reste est allé à la spéculation et le FMI (Fonds monétaire international) nous prévient aujourd’hui qu’on va vers une crise financière bien pire qu’en 2008.

L’argent existe donc, pourquoi ne pas l’utiliser plus intelligemment ? Partout en Europe, la transition écologique bute sur des questions financières. Nicolas Hulot espérait 7 milliards d’euros pour la rénovation énergétique des bâtiments ou 5 milliards d’euros pour le plan hydrogène qui vise à trouver des solutions pour stocker les énergies renouvelables. Il n’a eu que des miettes. En Allemagne ou aux Pays-Bas, le problème est le même : aucun pays n’arrive à financer la transition écologique.

banque solaire
Solaire et social

Fin 2017, la Cour des comptes européenne disait son « ras-le-bol » des plans d’actions qui affichent des objectifs très ambitieux mais attendent le miracle de dernière minute pour y arriver. Elle demandait alors aux Etats membres d’investir collectivement au moins 1.115 milliards d’euros chaque année dans le climat.

Il faudrait donc mieux flécher l’argent disponible et le mettre au service de la transition écologique ?

C’est l’objet du premier outil de notre Pacte Finance Climat. Nous voulons créer une banque du climat. Elle aurait pour mission d’utiliser les liquidités disponibles afin d’octroyer aux pays signataires du traité des prêts à taux zéro pour financer la transition écologique. Chaque pays bénéficierait chaque année d’une enveloppe correspondant à 2 % de son PIB pendant 30 ans. Pour la France, le montant serait ainsi de 45 milliards d’euros annuellement. Cette banque du climat peut naître en un an. En 1989, à la chute du mur de Berlin, Helmut Khol et François Mitterrand ont créé la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) destiné à financer la transition économique des pays de l’ex-bloc soviétique. Six mois ont suffi alors qu’on partait de rien.

En parallèle, vous prônez également la création d’un budget européen pour le climat…

C’est le deuxième outil. Personne ne conteste la nécessité d’un budget pour l’éducation, la défense, la sécurité sociale… De même, il faut créer un budget climat, doté de 100 milliards d’euros à investir chaque année. 40 milliards pour un plan Marshall pour l’Afrique, dix milliards pour un grand plan de recherche (stockage des énergies renouvelable, voiture sobre, ordinateur sobre) et 50 milliards d’euros pour aider chacun de nous à financer la lutte contre le dérèglement climatique dans nos vies personnelles ou dans nos entreprises.

Comment s’articuleraient ces deux outils, banque pour le climat et budget européen ?

Pour isoler vraiment une maison ou un appartement, il faut en moyenne 25.000 euros. Si notre pacte est adopté, chacun de nous recevra un chèque de 12.500 euros quand il devra payer la facture. Cette somme sera payée par l’Europe et les Etats membres grâce au budget climat européen. Le reste sera à la charge du propriétaire, mais il pourra bénéficier d’un prêt à taux zéro de la Banque européenne du Climat. Il remboursera donc ces 12.400 euros sans payer d’intérêts, en utilisant les économiques qu’il va faire sur ses économies de chauffage. On peut imaginer des aides plus fortes pour les plus précaires et des mécanismes similaires pour rénover les bureaux, les bâtiments publics, accélérer la transition agricole, permettre l’achat de véhicules propres etc.

Comment trouver ces 100 milliards d’euros ?

Nous proposons de stopper la concurrence fiscale européenne qui, en quarante ans, a entraîné une division par deux du taux moyen d’impôt sur les bénéfices. Il est passé de 40 % à 19 %. Jamais les dividendes versés aux actionnaires n’ont été aussi importants [les entreprises européennes pourraient reverser près de 323 milliards d’euros sur 2018 selon une étude d’Allianz Global Investors], mais jamais nous n’avons taxé aussi peu les bénéfices. Aux Etats-Unis, de Roosvelt à Trump, l’impôt sur les bénéfices était de 38 %, ce qui n’a en rien nui à la prospérité du pays. Même après la réforme que prévoit Donald Trump, l ’impôt américain sur les bénéfices sera de 24 % et est donc supérieur au 19 % de l’Europe. Nous proposons alors de créer un impôt européen sur les bénéfices de 5 % en moyenne. Ce sera indolore pour monsieur et madame tout le monde et l’argent récolté retournera en partie aux entreprises et servira à créer des emplois.

L’Union européenne est apparue très divisée à la dernière COP sur le fait de revoir à la hausse ses ambitions climatiques et des moyens à y allouer. Votre traité a peu de chance d’obtenir l’unanimité…

C’est vrai, mais l’unanimité n’est pas nécessaire. A Madrid, il y a peu, le conseiller politique de Pedro Sanchez, le Président du gouvernement espagnol, me disait « tu n’auras pas l’unanimité, mais tu peux avoir 13 ou 14 pays qui s’engagent sur le Pacte Climat. Et déjà, ça changerait tout. » Il existe des mécanismes juridiques, comme la coopération renforcée, qui permette d’avancer même si nous sommes que 12. Cela enverrait déjà un signal au monde entier.

Y a-t-il aujourd’hui une fenêtre de tir, dans l’agenda européen, pour votre Pacte Finance Climat ?

C’est le moment ou jamais. Angela Merkel, Emmanuel Macron et d’autres chefs d’Etat ne cessent de dire que l’Union européenne mourra si elle ne dote pas d’un nouveau projet. Les décisions devaient être prises lors au Conseil européen des 13 et 14 décembre dernier, mais il a été accaparé par la question du Brexit. Un nouveau conseil européen est prévu les 21 et 22 mars prochain. Plusieurs chefs d’Etats et de gouvernements ont dit vouloir profiter de ce moment pour envoyer un signal fort avant les élections européennes de mai.

Notre projet est solide. En témoignent les plus de 500 personnalités, de douze pays et de tous les bords politiques, qui nous soutiennent. D’Alain Juppé à Manuela Carmena, la maire Podemos de Madrid, en passant par le prince Albert II de Monaco, Christian Estrosi, Romano Prodi, Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef ou Rudy de Leeuw, le Président des syndicats européens… Il faut aussi qu’un maximum de citoyens s’engagent avec nous, pour pousser nos dirigeants à l’audace.